Virgie Tarah B. : La mode dans le sang
Le secteur de la mode est très compétitif, s'y aventurer demande une forte dose de courage et de détermination. Virgie Tarah B., créatrice de mode haïtienne, ne s'est pas laissé intimider, elle a embrassé cette aventure sans peur ni hésitation. À travers une interview avec Fashion Gossip, nous avons pu découvrir son parcours, avec et sans la mode.
Fashion Gossip (FG): Bonjour. On débute par la question classique: qui est Virgie Tarah en dehors de la mode?
Tarah B (TB): En dehors de la mode, je suis une jeune femme qui investie dans le bien-être mental de ma communauté. Je suis la fondatrice de Mwen La, une organisation dédiée à la santé mentale, et je milite pour l’écoute, le soin et l’éducation émotionnelle, surtout dans la communauté haïtienne. Je suis quelqu’un de très sensible, toujours à l’écoute, avec beaucoup de bienveillance et de réflexion.
Avec la mode, je deviens une force créative. C’est comme si tout mon feu intérieur trouvait un canal d’expression. La mode me donne du pouvoir. Elle me permet d’exister pleinement, d’affirmer ma voix et de partager ma vision avec le monde. Elle fait ressortir mon audace, ma précision, mon imagination et mon amour pour le beau.
FG: Comment cette passion pour la mode s'est-elle développée? Comment as-tu su que c'était LE choix?
TB: Tout a commencé dans l’enfance. Ma mère a joué un rôle fondamental. C’était et c’est toujours une femme très élégante, avec un sens du style naturel. Je jouais dans son armoire, j’essayais ses vêtements, et très vite, j’ai commencé à dessiner mes propres tenues. J’avais besoin d’être différente, de me distinguer à travers mes habits.
Je n’ai jamais envisagé autre chose. Je savais que j’allais être styliste. C’était plus qu’un rêve d’enfant c’était une évidence.
FG: Parmi toutes les personnalités influentes et inspirantes du monde de la mode, laquelle ou lesquelles t'ont le plus marquée?
TB: Simon Porte Jacquemus m’inspire énormément. Il vient d’un petit village, il n’avait rien, et pourtant, il a réussi à créer un univers complet, poétique, sincère. Son parcours me parle profondément : il a prouvé qu’on n’a pas besoin de venir d’un grand milieu pour rêver grand et y arriver. Il m’a appris à garder ma simplicité tout en étant ambitieuse.
FG: Ton entourage immédiat, a-t-il été toujours optimiste par rapport à ton choix de carrière?
TB: En Haïti, les carrières créatives ne sont toujours pas vraiment valorisées. Ce sont des métiers qu’on ne prend pas toujours au sérieux. Donc oui, j’ai eu des personnes qui m’ont fait douter de mon choix de carrière.
Mais j’ai aussi eu la chance d’avoir une mère très présente, qui a toujours été ma première supportrice. Et j’ai eu aussi deux de mes amies de l’école classique qui m’ont beaucoup aidée. À la fin de mes études, quand je ne savais pas encore quoi faire, ce sont elles qui m’ont rappelé tout l’amour que j’avais pour la mode depuis toujours, et tout ce dont je parlais à l’époque.
Ça m’a pris trois ans avant d’avoir le courage de suivre vraiment mon rêve. Donc non, le chemin n’a pas été facile, mais aujourd’hui je sais que j’ai fait le bon choix.
FG: Quels obstacles as-tu rencontré dans ton aventure avec la mode?
TB: Le manque de ressources a toujours été un défi. En tant que jeune créatrice haïtienne, il faut souvent importer les matières premières, trouver soi-même les tissus, les outils, les contacts… Et bien sûr, le financement : créer une collection, ce n’est pas simple ni abordable.
Le milieu peut aussi être dur, très compétitif, et il faut se battre pour chaque opportunité. Mais je crois en ma mission, alors je continue.
FG: Qu'as-tu déjà réalisé avant la collection?
TB: Tout ce que j’ai réalisé jusqu’ici, ce sont des opportunités que j’ai moi-même créées. Et c’est quelque chose que je veux rappeler à tous ceux et celles qui veulent faire carrière dans ce milieu : les opportunités ne viendront pas vous chercher, c’est à vous de les créer.
Je ne viens pas d’un pays où l’industrie de la mode est développée, alors j’ai dû me montrer stratégique et proactive. J’ai commencé par mettre ma créativité au service des autres. J’ai eu la chance de créer des collections pour des marques qui m’ont fait confiance et m’ont rémunérée pour mon travail. Ensuite, j’ai collaboré avec des designers internationaux et participé à plusieurs événements de mode, notamment en travaillant sur des défilés, un domaine que j’adore.
En parallèle, j’ai lancé mon agence créative, Virgie Consultant, pour aider les marques à se développer, notamment dans la mode et la beauté. Et l’année dernière, j’ai aussi créé un cours d’introduction à la mode, car je sentais qu’il y avait un vrai besoin d’éducation dans ce domaine. Je voulais montrer que la mode, ce n’est pas seulement la couture, qu’il existe de nombreux métiers méconnus et que chacun peut trouver sa place dans cette industrie.
FG: Parle-nous de ta collection et de ta source d'inspiration.
TB: La collection s’appelle Legacy, ce qui signifie héritage. Elle représente le début de mon parcours, ce que j’ai reçu, ce que je construis, et ce que je laisserai derrière moi.
L’inspiration principale, c’est ma mère. Son style, sa force tranquille, ses pièces uniques… C’est grâce à elle que tout a commencé. Depuis toute petite, je m’habillais avec ses vêtements, je m’amusais à créer des looks, à faire des croquis. Cette collection est donc très personnelle, presque intime.
Elle raconte mon histoire à travers les coupes, les tissus et les couleurs :
• Le noir, pour la puissance, la confiance en soi, et la profondeur.
• Le blanc, pour la clarté, le renouveau, la page blanche à écrire.
• Le gris, pour l’équilibre, la maturité, l’espace entre les extrêmes.
Chaque pièce reflète une partie de mon évolution, un fragment de mon identité.
FG: Comment a été le processus? Quels obstacles as-tu rencontré?
TB: Le processus a été difficile, surtout mentalement.
J’ai eu plusieurs moments de découragement, où j’ai littéralement craqué et pleuré. C’était beaucoup pour moi, parce que je gérais tout toute seule : de la direction artistique à la production. Il y avait des délais très serrés, des pièces à refaire, des tissus qui ne donnaient pas le rendu espéré, des modèles pour qui certaines pièces ne convenaient pas, des choses que j’avais prévues qui ne se sont pas passées comme prévu…
C’était chaotique, intense, épuisant. Mais malgré tout ça, ça en valait la peine. Parce qu’au final, j’ai vu mes créations défiler sur scène, j’ai vu le résultat de tout ce travail, et je me suis dit : oui, c’était fou mais je le referais.
FG: Y a t-il une équipe avec toi derrière ce travail?
TB: J’ai eu la chance d’être entourée par des amis et des proches qui m’ont soutenue moralement, qui ont cru en moi, m’ont encouragée, et parfois même aidée physiquement. Leur présence a été précieuse.
Mais en ce qui concerne la création de la collection, c’était une aventure très personnelle. J’ai réalisé la direction artistique, les recherches, les croquis, le choix et l’achat des tissus, le patronage, les découpes, le stylisme, les accessoires, la planification du défilé… tout, de A à Z.
J’ai été assistée uniquement par un couturier,qui a donné vie à mes patrons à la machine. Donc oui, j’ai eu du soutien autour de moi, mais la collection en elle-même, c’est mon œuvre personnelle, à 100 %.
FG: Quel est ton ressenti après cette réalisation?
TB: J’étais heureuse, fière, et très émue.
Et jusqu’à aujourd’hui, même dans les moments où je doute de moi, je me rappelle toujours que je l’ai fait. C’est une chose que j’ai réalisée avec peu de moyens, mais avec tout mon cœur et toute mon énergie. Je suis vraiment fière de moi, parce que je sais que j’ai tout donné.
Et en tant que jeune femme haïtienne vivant en République Dominicaine, je voulais aussi représenter mon pays positivement, montrer qu’on est bien plus que ce que les gens voient ou disent de nous. Donc oui, je ressens beaucoup de fierté, de joie, et de gratitude.
FG: Comment te projettes-tu dans ce millieu dans environ 10 ans?
TB: Dans 10 ans, je me vois à la tête de ma propre maison de mode, et surtout, je veux créer une école de mode en Haïti.
Je veux offrir aux jeunes haïtiens une vraie formation complète : stylisme, marketing, culture mode, business, etc.
Je veux aussi continuer à faire grandir Mwen La, mon organisation pour la santé mentale. Parce que je crois que la mode et le bien-être vont ensemble ,une créative ne peut pas s’épanouir sans équilibre mental.
Et enfin, je veux être un pont entre Haïti et l’international aider notre industrie locale à grandir et à briller dans les plus grandes Fashion Weeks.
FG: Un mot pour la fin.
TB: Mon dernier mot, c’est pour tous les créatifs, surtout en Haïti : croyez en vous, suivez vos rêves. Chaque carrière a ses difficultés, alors choisissez simplement votre ‘difficile’ et avancez avec courage. Rien n’est impossible quand on croit en sa vision.
Christelle Leïka CHARLES
fashiongossip20@gmail.com






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