Invasion des "pèpè": Les artisans de la mode en Haïti, ont-ils une chance?

 


Où vous procurez-vous les vêtements que vous portez? En Haïti, une réponse très facile et très répandue vous sera donnée: "Nan pèpè". Apparu en Haïti, au début des années 60, ces vêtements ayant déjà servi  prennent le nom "Kennedy", en référence au président américain John Fritzgerald Kennedy. En effet, sous le gouvernement de ce dernier on envoyait des vêtements de seconde main sous forme d'aide en Haïti. Au fil des ans, la situation a évolué, le nom a changé et beaucoup d'autres gens, notamment de la diaspora se sont mis à en envoyer aussi en cadeau à leur famille mais surtout pour la vente et pas que des vêtements.

"Pèpè is life", lâche tout bonnement un acheteur très souriant. Il dit faire ce choix compte tenu du prix très abordable du pèpè. Cet acheteur n'est pas le seul qui dit préférer largement se procurer des vêtements dans les pèpès que d'avoir recours à un(e) couturier (ière).
Les raisons sont que les artisans de la mode sont parfois trop lents, ils ne respectent pas les délais, sont trop débordés pour recevoir de nouvelles commandes et ne donnent pas non plus le résultat escompté, témoignent certains habitués de la friperie. Pour éviter toute déception, ces consommateurs choisissent de se tourner vers le pèpè. Au moins voient-ils à l'avance ce qu'ils achètent. Pour le travail, l'université, la vie de tous les jours, confectionner des vêtemets coûtent trop chers alors que même pour des événements plus chics, rapportent d'autres, louant le fait qu'il est devenu possible de trouver les vêtements adéquats dans les pèpè.

En revanche, tous ne partagent pas cet avis. D'autres personnes, quoiqu'elles font usage aussi des pèpè, le font très rarement. Elles préfèrent, soit la confection sur mesure, soit elles s'en remettent aux boutiques de prêt-à-porter.
Anthony fait partie de ceux-là qui préfère la confection à la fripperie.  "Je suis un homme qui n'aime pas le trop commun et qui aime me sentir bien dans mes habits. Les pèpè demandent souvent d'être retouché et cela retire un certain charme au vêtement", argumente le jeune homme, expliquant les raisons de sa préférence.

Et qu'en est-il de ces artisans de la mode qui malgré l'invasion du pèpè choisissent quand même ce métier?

Holdaïna Bertus, entrepreneuse, créatrice de mode et fondatrice de Holbe Fashion, compagnie spécialisée dans la confection de vêtements en Haïti, constate que les gens ont une certaine préférence pour les pèpè parce qu'effectivement certains (nes) couturiers (ères) ne travaillent pas efficacement, les finitions ne sont pas bien faites, le travail est parfois négligé mais elle pense qu'il est encore possible d'y remédier. En outre, elle indique qu'elle choisit de consommer de moins en moins le pèpè, car elle a l'avantage d'être couturière.

Pour Neïcka Medjine Tranquille, créatrice de mode elle aussi, à la tête de son entreprise Na3_Style, c'est un peu plus complexe. Elle adore la mode, mais comme la majorité des consommateurs, elle achète aussi le pèpè, assez souvent, dit-elle. Toutefois, elle note que le pèpè représente un réel obstacle à son travail, car non seulement c'est très répandu et plus abordable en terme de prix. Par ailleurs, elle révèle que les matériels pour la couture sont difficiles à trouver et coûtent cher, ce qui fait grimper le coût de la confection. Pour cause, Na3_style, souligne que la couture des uniformes scolaires est plus demandée ce qui cause une monotonie dans les tissus et impacte du même coup la disponibilité de certains matériels.


Si pour certains artisans de la mode la friperie représente le mal absolu, pour d'autres designers, l'invasion du pèpè ne dérange en rien leur créativité, au contraire, ils racontent y puiser de l'inspiration, et vont jusqu'à les transformer. D'autres encore, ne s'en soucient même pas. Ils préfèrent ne pas trop se laisser influencer, car les pèpè ne proviennent pas d'inspiration haïtienne, appuient ce dernier groupe. D'ailleurs, selon leur point de vue, le pèpè détruit l'inspiration haïtienne.

André Jesse, économiste, fondateur et directeur général d'une entreprise de mode: André Jesse Fashion, oscille entre les deux camps. D'un côté, il prend conscience de ce qui existe déjà pour s'en démarquer et d'un autre côté, il trouve que le grand nombre de pèpè importé tue la production locale à petit feu. Pour y remédier, il faudrait, d'après Excellenchard Casimir, styliste et plasticienne,  approvisionner le pays en tissus de diverses qualités et faciliter l'accès à des matériaux de qualité, avant d'ajouter: "En dehors d'Haïti, la mode évolue, les machines sont plus affinées mais nous sommes encore à la traine.  Nous utilisons encore les matériaux les plus anciens et qui nous font travailler plus dur."

L'État haïtien n'a pas pris assez de mesures pour protéger les artisans de la mode du pays face à l'invasion du pèpè. Pendant longtemps, la friperie n'a pas fait l'objet de droit douane. Celui-ci demeure une mesure tardive de l'État. En effet, en 2015, une circulaire du ministère de l'Économie et des Finances (MEF) a institué une taxe pour la protection de l'Environnement fixé à 10% de la valeur du Coût assurance et fret (CIF) pour des produits relevant de la friperie usagée.

C'est ainsi que depuis 1960 à nos jours, se joue un match serré entre le pèpè et la confection sur mesure. D'après les témoignages et des constats, l'avantage est sans doute possible pour le pèpè. La production locale cédera-t-elle complètement la place au pèpè? Et nos artisans de la mode pourront-ils sauver la culture, leur passion et leur gagne-pain?



                                             Christelle L. Charles

                                             fashiongossip20@gmail.com

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